Comme un goût amer...

Parfois on a besoin de bonnes claques pour se remettre les idées en place, 100km en trail ça ne pardonne pas, ça reste de l'ultra trail et il faut en anticiper toutes les composantes (météo, alimentation, préparation...). Aujourd'hui, je me suis fait ramener à une limite, celle de mon corps, j'ai abandonné... j'ai même capitulé. Bien fait...

 

La Barjo est une course magnifique, une organisation hors pair, un événement incontournable pour les coureurs du coin, mais aussi d'ailleurs. Mais cette course, elle se prépare dignement, et je pense qu'après ces quelques années de pratique, j'ai sous estimé la difficulté et j'ai voulu jouer au malin. Après, j'en ai franchi de belles finishlines, ça ne pouvait pas m'arriver d'abandonner, surtout pas sur la Barjo que je connais bien... et bien si mon p'tit bonhomme et tu vas retourner à tes leçons maintenant....

 

En trail, je pense qu'on peut anticiper beaucoup de choses mais on ne peut prévoir ce qu'il peut se passer le jour J. Il y a tellement de composantes et c'est bien hasardeux de se dire que l'on sera finisher avant l'heure ou pire... que l'on annonce un chrono à l'avance. Et bien, fanfaronnant autour de moi, en discutant avec mes proches, j'avais plus ou moins visé un temps, sans même me poser la question si j'étais en mesure de finir la course. En voilà une bonne claque...

 

Revenons à la course... La nuit a été courte, le réveil sonne à 2h du matin en ce dimanche de départ. Il me faut aller à Beaumont Hague, ville d'arrivée pour prendre une navette à 3h qui nous emmène sur le site du départ à Barneville Carteret. Je suis plutôt dans de bonnes dispositions, et confiant surtout, peut être un peu trop. Je retrouve Ludovic, un ami coureur rencontré sur d'autres courses. Il est prêt également à en découdre.

 

Le début de course se passe bien, nous sommes encore au frais car le soleil n'est pas encore levé. Une fois partis, je suis bien, je cours aux alentours des 10km/h, sans trop forcer. Je m'efforce à gérer, peut être pas assez pour le coup... Les kilomètres s’enchaînent bien, je m'efforce à m'hydrater très régulièrement et je mange au deux premiers ravitos celui du 20ème, et celui du 29ème. Je cours toujours avec Ludo et il est vrai que tout cela passe vite. Mais bizarrement, je ne transpire pas beaucoup et je ne m'arrête pas non plus faire pipi... inquiétant. Et pourtant, je bois et je vide mes deux flasques entre chaque ravito...

 

Je vous passe les détails habituels d'une course, les paysages pourtant si magnifiques du Cotentin... Aujourd'hui, sur cette course, je ne suis pas dans le « flow », je n'arrive pas à me détendre, je ne prends pas beaucoup de plaisir pour tout vous dire...

 

Tout s'accélère à la mi course au niveau de la montée des dunes à Biville... En bas, je m'énerve contre mon téléphone qui fait des siennes pour lire la musique, c'est un détail, mais je suis à cran pour rien... La montée qui suit est assez difficile, pas insurmontable, j'en ai fait d'autres, mais je peine un peu. Une fois en haut et à la vue du salutaire ravito, je suis d'un coup sans force. C'est ça, la machine se grippe brusquement, sans trop prévenir. Je suis obligé de m'asseoir comme pour reprendre mes esprits et mesurer que ce qui allait suivre allait être un long calvaire. Je me force à manger un peu, je bois toujours et en quantités qui me semblent importantes.

 

Je repars, ça va passer. Mais non en fait. J'aurais mis 6h pour faire les 50 premiers kilomètres et presque 5 heures pour faire les 20 suivants, ça vous laisse imaginer le chemin de croix qui s'ouvrait à moi. Je suis envahi par la perspective de l'abandon, cela occupe toutes mes pensées même si je m'efforce de chasser tout ça pour prendre mon mal en patience. Alors je bascule, pas après pas (et non pas foulée après foulée), plus j'avance et plus je me dis que cette fois ça ne va pas le faire. Je n'avance plus à rien. Je marche tout le temps, même sur le plat. Il reste plus de quarante kilomètres ça va être interminable.

 

Alors je gamberge, abandonner ce serait avoir le sentiment de décevoir tous ceux qui m'entourent, qui supportent les sacrifices de cette passion. Abandonner ce serait peut être aussi faillir, se poser l'ultime question « mais pourquoi je fais ça ? » Je ne peux pas lâcher, alors je me persuade et j'avance péniblement jusqu'au prochain ravito vers le 63ème kilomètre.J'ai encore un peu d'avance sur la barrière horaire mais de fait le temps joue contre moi et à ce rythme je risque d'être rattrapé par la patrouille. Je prends le temps de me poser un peu, d'écouter les conseils moralisateurs d'un coureurs qui me dit, entre autre, « si tu ne prends pas de sel ça va pas le faire... ». J'en vois d'autres qui jettent l'éponge et je les regarde ne me disant que je serais sûrement le prochain, que ressentent-ils une fois cette décision prise ?

 

Je m'accroche, le prochain ravito est situé environ 7 kilomètres plus tard. Je tente le coup. Je ne cours toujours pas bien entendu. Je repars refusant pourtant de me rendre à l'évidence, je ne vais pas terminer cette course, à moins d'un improbable revirement... Je n'ai plus aucune force et avancer devient vraiment pénible. Mais dans quel état je me suis foutu ? Sérieux...

 

Le parcours arrive sur Herqueville et le parcours de la Diabolik de Ragnar que j'ai fait plusieurs fois en avril dernier... et avec du plaisir. La longue montée régulière que je faisais en courant il y a deux mois, cette fois non seulement je marche mais je m'y arrête en plus 2 fois pour recouvrer mes esprits. Il y a un truc qui cloche... Je sais en plus que la côte des fougères arrive ensuite. J'arrive au pied et rebelote, je suis obligé de m'y arrêter pendant l'ascension. Une fois en haut, alors que je franchis le petit muret pour ceux qui connaissent, je tombe et cette fois le corps lâche. Je vomis toute l'eau que je n'avais pas assimilée pendant la course... Pénible. Deux sympathiques coureurs me portent assistance et préviennent les secours. Je comprend ici que l'aventure se termine pour moi, 70km près le départ.

 

Je parviens à me rendre au ravito et une fois arrivé je suis pris en charge par les secouristes. Le chef de poste m'annonce sans tergiverser que la course est terminée pour moi. Honnêtement, je n'ai pas cherché à négocier et j'ai rendu les armes, enfin mon dossard. Je suis ensuite transporté à Beaumont Hague sur le site d'arrivée, où je suis vu par le médecin. Rien de grave, c'est juste un bon coup de chaud comme on dit...

 

Que dire sur les émotions qui me traversent à ce moment là.... Je suis un peu hagard. Aujourd'hui, avec un peu de recul, je relativise, mais sur le moment, c'est mon petit monde qui s'écroule un peu. Je dis « mon petit monde », car égoïstement je me sens profondément vexé et touché dans ma petite personne... Je n'aime pas ce sentiment, au fond j'ai toujours été mauvais perdant... Cette fois je n'ai pas décidé. Cet abandon, c'est comme si mon identité s'effritait un peu... Mais la nature est telle que l'on ne décide pas, et ça, c'est l'essentiel de la leçon qu'il me faudra retenir. 

 

Alors aujourd'hui, forcement, je suis amer de cet abandon. Je n'avais pas le choix, il en allait de mon intégrité physique, j'ai le sentiment de m'être déçu en fait. Alors bien sûr, vient le temps des interrogations inévitables sur la suite de la saison, sur ce que je viens réellement chercher dans ces aventures sportives... sur le fait qu'il faut rester humble quand on se mesure à l'ultra trail...Je ne vais pas être alarmiste et tout balayer d'un revers de main sous prétexte de ne pas terminer une course... Mais de fait je requestionne tout ça, …. tranquillement aujourd'hui.

 

Quand les résultats suivent, je pense qu'il est plus facile d’enchaîner les dossards, de trouver la motivation. Mais aujourd'hui, il me manque le partage de ces émotions avec mes amis, il me manque cette émulation de groupe qui te permet de te préparer correctement pour un ultra trail... de partager ce vécu, bref de retrouver le plaisir et de vivre l'aventure... toujours.

 

Julien

 

Yoann 21/06/2017 23:22

Bonjour Julien,
J' étais en train de lire tes récits quand je suis tombé sur le dernier..ça ressemble à un adieux..
Tu as fais de grands exploits!! Et je ne pense pas que tu as mal préparé celui-ci .
Juste que le corps ne voulait pas..ce n'était pas le bon jour..
Ca ne remet en rien tes compétences et facultés.
Quand ça ira mieux, refait vite une course pour oublier la déception de celle-ci
Sportivement
ps: C'est grâce à des gens comme toi et à tes récits que je veux faire certaines courses ..

Julien Leroy 22/06/2017 07:38

Merci beaucoup, il y en aura d autres ! Pas de doute

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